Le Baron
Seul, de nuit, dans une rue ocre et poussiéreuse qui transpire. Il commence à pleuvoir de la chaire de poisson sur mon impair. J’ouvre ma main vers le ciel. Je goûte. Ouais, c’est bien une infecte bouillie de poisson. Et il pleut de plus en plus fort. Comme si ça ne puait pas assez comme ça, ici. Bon, je m’abrite sous un porche, je m’allume une clope rousse et je contemple cette rue vide qui transpire. Une ambiance particulièrement familière pour un vieux détective comme moi. Je réunis tout les clichés : l’impair, le chapeau, les cicatrices, la mauvaise humeur, l’esprit pervers parfois. J’aime pas cette ville, et je déteste d’avance ce quartier de ploucs où on m’a envoyé pour mon enquête. Puis qu’est ce que l’air est lourd ici, sous la lumière jaune des lampadaires rouillés.
Un type porté disparu. Assez important comme type, il me semble. Enlevé par un gang local, très probablement. Et moi, je dois le retrouver. On me paye assez cher pour ça. Je pourrais sans doute m’avoir une jolie petite maison avec le pactole, si je retrouve le gars.
Je contemple le caniveau. On ne s’attarde jamais à regarder les caniveaux, et pourtant, c’est incroyable tout ce qu’ils peuvent raconter. Plus ils sont crades, plus ils sont bavards. Et celui ci est particulièrement crade. J’aime. Je crache dessus. Aujourd’hui, il y a eu du poulet au menu, dans un des resto du coin. Des os de poulet, sûrement ramenés ici par des chiens, flottent sur un ruisseau de vin. Du vin, oui, dans le caniveau. Une caisse a du être cassée directement, c’est trop clair pour être du vin vomi. Des employés maladroits, peut-être perturbés par la présence des chiens, qui sont sans doute en train de se faire virer pour avoir cassé des bouteilles d’un pauvre jus de raisin. Je pourrais postuler pour un brevet de caniveaumancie, si ça existait, je reconstitue toute la soirée d’un quartier. Il y a aussi des épluchures de fruits, une paire de gants, une dent… Une dent ?
Je me baisse et ramasse ce curieux indice qui m’a, sans que je sache pourquoi, plus attiré que les autres. Une belle molaire, entière, avec la racine, le tout intact et à peine maculée de sang. Elle n’a pas pu être éjectée d’une bouche lors d’une simple bagarre, non, elle a clairement été arrachée avec un outil. Sans anesthésie, sûrement. Il y a par contre beaucoup de sang par terre, toute une traînée sur le trottoir, forcément provenant du même endroit que la dent. La traînée file vers une ruelle sombre. Je la suis. En sortant de sous le porche, je me prends une nouvelle saucée de pluie de chaire de poisson. Jamais son odeur ne partira de mon impair, désormais, c’est foutu. La poisse. J’entre dans la ruelle qui s’annonce sans aucun complexe être une voie sans issue. Ce n’est pas mon problème, j’ai un ruisseau de sang à suivre.
Marcher sur le sol de cet endroit, c’est traîner sur de la moiteur solidifiée, un régal.
La traînée de sang me mène sous une poubelle pleine de viande avariée. Deux dents m’attendent là dessous. Mignon, ce genre de chasse aux oeufs de pâques.
Qu’est ce qu’il fait lourd ici, je sue comme un mammouth dans une soufflerie de verre sous cet impair. Et je pue comme un maquereau dans une boite de sardine. Rien à redire, je suis dans le personnage, je peux passer inaperçu dans cet endroit pourri.
D’habitude, je prends mon pied à forcer les voies sans issues, mais celle ci est trop crade pour que je la fouille. Je fais demi-tour et retourne dans la rue du caniveau bavard. J’ai trois dents dans ma poche, et je compte bien trouver les autres. S’il y en a. Mais j’ai le pressentiment que oui.
Quelques passants traînent sur ce trottoir dégeu, sous leur parapluie. Des couples, des bandes. Ici, des gens ayant fêté un mariage, là, d’autre ayant arrosé une rupture. Un malheureux, dans un coin, subissant une rupture. Un autre malheureux, plus loin, bourré, expérimentant un autre genre de rupture. Pas envie de leur parler, mais il faut bien. Pour l’enquête.
Mes trois dents dans la main, je vais vers un couple pas trop sale. La fille sent désagréablement bon et le type la tient fermement par la taille comme s’il avait perdu sa laisse.
Je leur demande s’ils ont vu ou entendu un type fringué comme un riche se faire tabasser et/ou enlevé, aujourd’hui. Les deux me regardent avec dégoût et s’éloigne un peu. Quoi, je pue tant que ça ? Je pensais qu’avec l’odeur de base de cette rue et la pluie de poisson, on me sentirait pas. Enfin ça les empêche pas de me répondre. Je sors mon badge : “Police. Je répète, est-ce que vous avez vu ou entendu parlé d’un type d’obédience bourge qui aurait eu des problèmes aujourd’hui ? Et accessoirement, avez-vous trouvé des dents, par terre ?”
Idem. Les deux reculent et me regardent comme si des étrons sortaient de ma bouche quand je leur parlais. “Vous pourriez répondre, bordel”, que je leur dis. Ils se regardent et froncent les sourcils comme si je leur parlais chinois. Je suis tombé sur des touristes étrangers ? Les deux macaques s’en vont en continuant de me regarder comme si j’avais une tronche de brandade de morue. Ce qui est le cas, après tout, vu la pluie de chaire de poisson que je me prends sur la tête depuis tout à l’heure. Même si mon chapeau me protège le dessus du crane, j’ai quand même le visage arrosé.
De l’autre coté de la rue j’aperçois deux autre amoureux, chacun ayant une tranche de steak cru dans la main et mordant dedans à pleines dents en se regardant amoureusement. Je suis vraiment tombé dans un endroit bizarre.
J e continue ma route en reposant mes questions aux passants. A chaque fois le même scénario. On me regarde salement, on me lance des “hein ?!” comme si je m’exprimais comme un demeuré, et on me fuit. Je ne comprends plus rien et commence à me demander si les gens dans ce quartier parlent la même langue que moi. Pourtant je connais cette ville, et le taxi qui m’a emmené ici me comprenait très bien. Bizarre. Etrange. Des mots qui d’ailleurs ne suffisent plus pour qualifier ce que je n’arrête pas de voir : ces couples, ces passants, tous avec une tranche de viande rouge crue dans la main et la dégustant copieusement.
La pluie se calme enfin. Mon regard tombe sur une bouche d’égout à coté de laquelle attendent trois nouvelles dents. Je les ramasse, heureux de revoir enfin des formes amicales. Je les mets dans ma poche et cherche au sol s’il n’y a pas une traînée de sang qui les accompagne. Il y en a effectivement une légère qui remonte la rue. Je la suis. Les passants me regardent avec leur air dédaigneux. Je les emmerde. Il fait de plus en plus lourd dans cette rue et les lampadaires semblent fondre. Arrivé en haut de la rue, les traces de sang bifurquent sur la gauche et redescendent une nouvelle rue. En tout point identique à la précédente. A un point presque déstabilisant. Les mêmes enseignes, les mêmes affiches déchirées sur le mur, la même odeur. Alors que je la regarde de haut et qu’une pluie fine revient, un nouveau petit cadeau s’étale à mes pieds. Quatre nouvelles dents. Je suis sur la bonne piste, c’est sur. Je les ramasse et descends la nouvelle rue.
Il fait soif. J’entre dans un bar ou pleins de types sombres s’accoudent à un bar aussi crade et moite que tout le reste dans ce quartier. Ca pue l’eau ici. J’en demande un verre d’ailleurs, un bon verre d’eau minérale, j’ai pas d’argent donc pas de quoi me ruiner à boire autre chose. Le serveur semble ne pas comprendre ce que je veux, comme tout le monde ici. Il me lance un “hey, répète, mec, tu veux quoi ?”. D’accord, donc ils parlent bien la même langue que moi ici. Ils sont juste totalement idiots ou quoi ? Je lui redemande un verre d’eau. Le type ne comprend toujours pas. Je lui sors “c’est une blague ou quoi ?! De l’eau, crétin, DE L’EAU”, et je lui montre le robinet. Il comprend enfin et me donne mon verre. Imbécile, va. Je bois d’une traite et constate avec bonheur que cette eau a un franc goût de whisky. Ca va mieux. Je lance un dernier regard noir au serveur et je sors. Ils parlent la même langue que moi mais se foutent de ma gueule en faisant semblant de ne pas me comprendre. Ils se sont passé le mot ? Le quartier entier serait-il sous la juridiction du gang que je poursuis ? Ils savent alors que je suis ici et ont ordonné à tous les habitants de m’ignorer.. Un peu énorme comme scénario, mais ils sont bien capables de tout.
En sortant du bar, je me cogne à quelqu’un. Je lève le nez et reconnais un ancien partenaire. Jolie surprise. Je lui demande ce qu’il fout là, il me renvoi la question et on commence à discuter. Lui aussi mène une enquête dans le coin, sauf que c’est une femme qu’il cherche. Plutôt du genre à s’être faite tuer par son mari et jetée dans l’eau noire du port. Il me parle de ses impressions sur l’endroit et on s’accorde pour dire que tout est bizarre ici. Je lui parle des passants qui bouffent de la viande crue, et lui me rétorque qu’il a vu des chiens pisser du duvet. Du vrai duvet d’oisillons, de jolies plumes jaunes qui forment un tapis moelleux. Même pour des vieux qui ont tout vu, comme nous, être ici est extrêmement flippant. Je lui demande au passage s’il n’a pas aperçu des dents, sur le trottoir. Mon histoire de dents le fait bien marrer, et il me répond que non. Après quelques minutes de discussion, on se quitte et je reprends ma route. La bouillie de poisson recommence à pleuvoir assez fort. Saloperie. Sur toute la rue, je trouve à différents endroits quelques petits tas de dents. L’autre les avait zappé, il n’y a que moi qui les voit ou quoi ? Je vais finir par pouvoir reconstituer toute la dentition du pauvre type. Les passants s’étonnent de me voir émerveillé comme un enfant en ramassant des molaires comme des champignons. Peut-être enfin une réaction normale de leur part.
Vingt et une. J’ai maintenant vingt et une dents. Je demande une dernière fois, désespérément, à une bande de jeune passant à coté de moi, s’ils n’ont rien vu d’inhabituel dans le coin aujourd’hui. Rien de nouveau : ils font la moue, et ne comprennent rien à ce que je leur raconte. Ceux-ci ponctuent même par une belle insulte. Sales ados, je vous éclaterais bien tous vos boutons d’un coup avec une bonne claque dans la gueule. Bon, j’ai encore une traînée de sang à suivre, moi. Je quitte cette rue pour entrer dans une nouvelle, toujours identique. La lumière jaune des lampadaires rouillés devient trop fade pour que me permettre de bien foutre le nez sur le trottoir et continuer ma recherche. Je continue quand même. Sur le trottoir d’en face, j’aperçois ce que me décrivait mon ami tout à l’heure : un chien errant, un sale bâtard, présentant négligemment une de ses pattes arrière à un mur et pissant des litres de douillettes petites plumes jaunes. Honnêtement, j’ai peur. Où est-ce que je suis, sans déconner ?
Dans une rue qui rouille.
Au marché des dents, les flics poisseux sont rois. Mon impair dégouline de cette de chaire de poisson qui pleut sans cesse. On peut dire que j’en aurais bouffé. Une dent de plus. Puis trois. Puis une à nouveau. Mon enquête finit par ne plus m’intéresser, tout ce qui me plait, c’est ramasser les dents arrachées d’un pauvre type que je ne connais pas. Cet enfoiré en a de belles. Pas une seule dent n’est cariée, aucune ne porte de couronne. A part une. Très légère et dorée, presque sertie de joyaux. Le baron des édentés.
Tout en contemplant ces petits trophées, je marmonne une vielle chanson paillarde qui me passe par la tête, et qui vient comme un drap de soie sur tout ce merdier. Un cauchemar, ce quartier.
Cette rue semble plus longue que les autres. Elle devient même, à vrai dire, interminable. Je marche encore pendant de longues minutes. Les traces de sang commencent à disparaître, et je m’inquiète car aucune nouvelle dent ne vient trouver sa place dans ma poche. Je m’arrête un peu. Je regarde autour de moi. Des milliers de petites plumes jaunes jonchent le sol, tachées par la chaire de poisson tombant du ciel et les rivières de vin du caniveau. Un charmant tableau plein de nuances de jaune, ocre et marron. Si j’étais artiste, je m’arrêterai ici pour peindre cette scène. Je ne suis pas artiste. Par contre, je sais compter, et je m’aperçois que j’ai maintenant dans ma poche une trentaine de dents. Je recompte. Oui, c’est bon, c’est reconstitué la dentition du type. Je n’en trouverais plus. Et les traces de sang s’arrêtent. Merde, la piste était pourtant sympa. Tout ça pour ça. Tout à recommencer alors ?
J’ai faim, maintenant.
Au moment ou mon estomac gargouille, j’aperçois, posé sur un muret, un sandwich à peine entamé. Je le prends, le renifle. Il a du être posé ici il y a peu. Je m’en fiche de qui à mordu dedans avant moi, j’ai vraiment super faim. Et puis avec tout ce que j’ai fait de crade dans ma vie, c’est pas manger un sandwich qui traîne dans une rue qui va me tuer. Je mords dedans.
Le temps s’arrête.
Je mords de nouveau, franchement, dans le sandwich.
Quelque chose cloche. Je n’arrive pas à mordre dedans. Je m’acharne, pourtant, mais rien n’y fait, j’ai la désagréable sensation d’essayer de décapsuler une bière avec une tétine de biberon. Impossible d’arracher une bouchée. Un vide m’envahit soudain. Plus poisseux, plus sale que tout ce qui traîne dans ce quartier. Une angoisse dévastatrice.
Je lâche le sandwich et mets ma main dans ma bouche. Je touche mes gencives, tout l’intérieure de ma bouche. Plus rien. Que du mou, là dedans. Ma langue voyage de mon palais vers mes lèvres. Plus rien de coupant. Plus rien. Une bouche vide. Plus une seule dent.
J e plonge ma main dans ma poche et en sors celles que je trouve par terre depuis tout à l’heure. Je les fixe pendant de très longues secondes. Je me mets en trembler comme une tafiole.
Je tombe alors à genou sur le trottoir, lâchant tous mes petits trophées qui s’écrasent au sol. Je regarde le ciel. Puis, après avoir lancé quelques jurons incompréhensibles, je m’écroule sur un lit de plumes jaunes pisse et je me mets à pleurer un torrent de larme d’un vin bon marché.
