Là. Enfin tranquille.
Des soirées comme celle ci sont épuisantes. Ciné cher, soirée Wii, sorties dans des bars branchés, trucs de jeunes friqués. Jamais de satisfaction au final, on effleure même plus un début de béatitude. On reste juste totalement lobotomisés par la profusion de plaisirs superficiels à portée de main qui nous englue dans cet état végétatif à s’en jeter par la fenêtre. Ça me déprime.
Je commence déjà à perdre des bribes de la soirée qui vient de s’écouler. Avec qui je suis sorti. Qui ai-je embrassé. Combien de fois j’ai payé du superficiel en bouteille, en barre ou en poudre, sans regarder le prix.
Il est très tard. J’arrive chez moi, la maison est vide, je balance mon sac par terre. Zut, il y a mon laptop à l’intérieur. Pas grave, j’en rachèterai un autre. Plus beau. Je branche mon iPod sur mon autre PC pour le recharger, j’en fait de même pour mon téléphone portable-ordi de poche-appareil photo-micro-onde-centrale nucléaire. Toute ma famille est absente, je vais avoir la maison pour moi durant quelques jours.
En rentrant dans ma chambre, la lumière s’allume toute seule, détectant ma présence, ce qui a pour effet d’éblouir très désagréablement mes yeux camés. Je l’éteins avec la télécommande. Je m’affale sur mon lit. Le frémissement des ailes d’un papillon de nuit passant au dessus de ma tête me berce, et je fais alors une chute vertigineuse dans un sommeil plus que salvateur.
Mes paupières boueuses s’entre-ouvrent. Déjà le matin on dirait. Pourquoi j’émerge alors ? Je regarde mon réveil : 9h17. Il est définitivement trop tôt, qu’est ce qui me prend d’ouvrir les yeux à cette heure ci ? Je les referme et me retourne violemment dans mon lit, ce qui me fait sentir un vive douleur dans le dos. Je sens quelque chose le long de ma colonne vertébrale. Je passe vaguement ma main dessus. J’ai du me démettre quelque chose. Bordel, qu’est ce que j’ai fait hier soir. Je me suis encore explosé la colonne en faisant le con, surement.
Je retourne donc à ce que j’avais initialement prévu : fermer les yeux. Activité hautement précieuse.
Je tombe à nouveau avant de rebondir et me trouver encore une fois projeté vers l’état de réveil. 9h21. Rien à faire, le sommeil m’abandonne. Et les douleurs dans mon dos se font de plus en plus présentes. Comme si mes omoplates s’écartaient lentement et voulaient sortir de mon dos en perçant la peau. Je cherche une nouvelle fois à passer ma main dans mon dos et sur mes épaules, mais le mouvement devient pire que désagréable et j’y renonce.
J’ai vraiment dû me prendre une cuite monumentale, d’abord, et un trottoir ensuite. Ou bien les deux, plus ou moins simultanément.
Je fixe le plafond quelque secondes avant de me résoudre définitivement : le sommeil ne reviendra pas. Je me lève, non sans mal, la position couché devenant insoutenable. Me voilà courbé, marchant comme un vieux, avec l’impression d’avoir un sac aussi lourd que mon propre poids sur les épaules.
Je me dirige vers la cuisine en trainant ce qui me sert de pieds. Je croise dans le couloir un papillon de nuit qui se met à me tourner autour, semblant être attiré par ma douleur comme il le serait par une lumière dans le noir. J’agite ma main en l’air pour le dégager et alors mon mal de dos se fait plus violent. Comme si tout mes os devenaient pointus et tranchants, et découpaient ma peau de l’intérieur. Je prends une grande inspiration et recommence ma marche cadavérique vers la cuisine high-tech nouvellement achetée par mes parents.
Je prends mon traditionnel petit-dej, céréales et grand verre de jus d’orange aromatisé aux colorants. Un plaisir évanouis pour mes papilles blasées, mais un remplissage temporaire du creux dans mon estomac. Sauf que ce matin, ce petit-dej ne me donne pas la satisfaction habituelle. C’est même l’inverse : il me donne envie de gerber. Je sors de la cuisine, et je traine les pieds rapidement vers la salle de bain. Chacun de mes mouvements est terriblement difficile à effectuer.
J’arrive dans la salle de bain. Deux papillons de nuit sont posés sur le rebord du lavabo. Je les dégage d’un coup de main. Ma position déjà courbée me permet de ne pas avoir à me pencher sur le lavabo pour mettre la tête sous le filet d’eau du robinet. J’inonde mon visage dans l’espoir que cela me fasse aller mieux. Je respire. Je relève la tête au niveau du miroir et là, le plus violent des soubresauts m’assaille à la vue de mon reflet.
Devant moi s’étend mon image blafarde, comme prête à s’évaporer d’effroi, et derrière moi se tiennent deux immenses excroissances noirâtres. Comme deux grosses branches d’arbre mort poussant dans mon dos, sortant de mes omoplates, semblables aux bois d’un cerf.
Vision d’horreur, panique, respiration saccadée. Je sens leur poids qui tire mes épaules vers le bas, leur racines s’insinuant en moi, leurs extrémités qui continuent de pousser. Le choc de cette vision et l’envie de m’évanouir vidant alors mes jambes de leur force, je m’écroule sur le sol carrelé de la salle de bain. Sous le choc de la chute, une des branches accrochées à mon dos se casse, et je ressens alors la pire douleur qui soit. Vive. Profonde. Comme si d’un coup sec on m’arrachait un bras. Quelque chose de piquant, de brûlant, une incroyable impression de me faire déchirer comme une vulgaire feuille de papier. Le hurlement que je me mets alors à pousser vient du plus profond des mes entrailles. Comme si des millions de voix hurlaient aussi à travers la mienne.
Je reste là, allongé sur le sol. Et déjà je sens que ça tire, derrière. La branche repousse. J’essaye de m’évanouir, mais je n’y arrive pas. Mon corps ne veut plus connaitre le sommeil ou la perte de connaissance. Il m’oblige à rester conscient pour subir cette douleur atroce. Et la migraine tout aussi atroce qui arrive.
Je me relève. Je reste pétrifié à nouveau face à ce que je vois dans le miroir. Ces deux branches à la beauté morbide et angoissante continuent de grandir dans mon dos. Je reste quelques secondes, puis quelques minutes à les contempler. Qu’est ce qui m’arrive. Est-ce que je suis encore en train de rêver, finalement ? Suis-je en plein bad trip ? Tout ceci semble vraiment réel. Et la profonde et nauséeuse angoisse qui m’envahit remplace alors la douleur. L’angoisse macabre d’être l’hôte d’une chose surnaturelle qui vit dans mon corps et semble s’en nourrir, l’angoisse macabre d’avoir la sincère impression de ne pas rêver. Non. Je ne dors pas. C’est bien réel. Soudain, comme une vague venant de nul part, la panique renait.
J’agrippe violemment ces deux immenses choses derrière moi et tire dessus de toutes mes forces, en hurlant, en pleurant, en vomissant ma migraine. A chaque fois que j’arrive à casser un morceau de branche, cette monstrueuse douleur se fait plus hargneuse, et j’ai l’impression de vraiment m’arracher un membre. Je saigne. Une magnifique sève ambrée ruissèle des moignons végétaux que je laisse dans mon dos. Je m’acharne, j’arrache, je casse, j’ignore dans ma rage la douleur permanente que cela me procure.
Épuisé, après avoir couvert le sol de branchages, je me redresse et regarde dans le miroir, désespéré, l’inéluctable repousse des branches dans mon dos. Elle reviennent, plus grandes, plus grosses et plus belles que tout à l’heure. A présent, en hauteur, elle dépasse ma tête d’une dizaine de centimètres. Et je peux voir les papillons de nuit, maintenant au nombre de cinq, voleter entre les branches. Mes yeux alourdis d’énormes cernes noires me regardent avec méfiance, comme si ce n’était pas moi.
Que faire ? Qui appeler ? Qui aller voir ?
Je me sens seul.
Je dois sortir, trouver de l’aide. Je me dirige vers une pile de vêtement avant de me rendre compte que je ne pourrais enfiler ni t-shirt ni chemise avec ça dans le dos. Je ne peux pas sortir torse nu.
J’attrape alors une immense serviette dont je me sers pour couvrir mes branches, une autre pour enrouler autour de mon torse. Je ne ressemble à rien. Habillé de serviettes avec une forme plus qu’étrange sous l’une d’entre elles, dans mon dos.
Je sors.
Dans la rue, les gens me regardent bien évidement d’un œil inquiet. Je ne leur en veux pas, à leur place je pense même que je me mettrais à rire. Mais là, je n’ai pas envie de rire. Je ne me sens plus rien. Même pas un être humain. Même pas un fantôme. Je me mets à courir dans la rue. Derrière moi essayent de me suivre une nuée de papillons de nuit.
Premier reflex : filer chez mon meilleur amis. Il est comme un frère, pour moi, je l’adore. Je trouverais refuge chez lui. Peut-être. Je cours à toute vitesse. Puis, petit à petit, je ralentis.
Mon visage offre à présent une moue de dégout. Je me bloque. Je m’arrête de penser pendant quelque secondes. Je ne sais pas très bien si j’ai envie de voir quelqu’un, finalement. Je fais de nouveau quelque pas en avant, puis je m’arrête encore. Comme si les branches distillaient soudain en moi une impression que tout est vain, et une envie de ne rien partager avec des homo sapiens, de ne pas les voir, ne pas les entendre. Un sentiment violent et inattendu alors qu’au contraire, je ressentais un besoin d’aide de la part de quelqu’un. Cette drogue s’insinue rapidement dans mes veines, peut-être qu’à présent c’est n’est plus du sang qui coule à l’intérieur, mais cette superbe sève ambrée au parfum sucré. Le puissant sentiment de n’être rien me ronge. La présence d’être humains autour de moi m’horripile, et j’ai soudain envie de les fuir. Je veux fuir tout ce qu’ils ont touché, construit, tout ce qui leur appartient.
Je n’ai plus mal au dos.
Je suis toujours planté là, au milieu de la rue et des passants qui voient qu’une étrange chose vit derrière moi, sous cette serviette qui ne sera bientôt plus assez grande pour cacher les branches toujours grandissantes.
Non, je n’irais pas chez cet avorton de “meilleur ami”. Je ne veux voir personne.
Je me remets à courir vers n’importe où en fermant les yeux et en me demandant où je voudrais vraiment être.
Une brise me caresse alors le visage, portant avec elle une douce odeur d’écorce.
Les arbres. J’ai envie d’être avec eux.
Je cours plus vite. De plus en plus vite. A tel point que les serviettes qui couvraient jusque là mon corps se détachent et s’envolent, laissant alors apparaitre mon fardeau aux yeux de tous. Certaines personnes se mettent à hurler en voyant ses choses grandir, d’autres m’interpellent. Je les ignore. Je veux fuir. Je suis cette odeur d’arbres, d’écorce, de sève et de terre. Je cours sans m’arrêter pendant des kilomètres avant d’apercevoir derrière des toits, la cime des arbres d’une forêt adjacente à cette énorme et dégoutante cité.
Je cours encore, bousculant tout le monde sur mon passage, attiré comme un aimant par le chant des feuilles et du vent.
J’entre dans la forêt et la forte présence d’absence d’humains me soulage. Mais il y en a encore qui rodent par ici, qui promènent leurs immondes cabots, font leur footing débile. Je ne veux plus qu’ils me voient. J’ai peur. De tout. De eux mais aussi de la nature dans laquelle je m’enfonce.
Pourtant, je choisis la nature. Par instinct. Celui qui me dit que, de deux ennemis, il faut choisir le moindre. Je ne sais pas si cette phrase à réellement une signification mais je m’en fous, je suis déjà en train de me fondre dans les broussailles. Même si la douleur a disparu depuis longtemps, le poids de mes branches m’empêche de plus en plus de me mouvoir correctement, et à mesure que le bois dans lequel j’avance devient plus épais, mes appendices végétaux se prennent dans les autres branches, celles des vrais arbres, et bientôt je ne peux plus avancer.
Au dessus de moi, des centaines, des milliers de papillons de nuits exécutent un étrange ballet
Mes branches se sont mises à pousser encore plus vite et se sont maintenant emmêlées dans celles de la forêt. Mon corps lui même répond de moins en moins, comme si toute ma peau devenait écorce, que ma chaire devenait bois. Ma course est finie. Un rocher providentiel se tient là, par terre, et j’en profite pour, dans un dernier effort, m’assoir dessus.
Le dos courbé, offrant mes branches au ciel obscur de ce bois, j’attends. Toute ma peau est devenue marron foncé. Je ne peux plus bouger mes jambes, et mes orteils se sont transformés en racines qui partent s’enfoncer à une très grande profondeur dans cette terre humide. Mes bras aussi, posés sur mes jambes, ne bougent plus. Tout mon corps est à présent de bois, et c’est au tour de ma tête de commencer à se faire lourde. Je sens la forte Nature me posséder entièrement et m’attirer dans un sommeil de chêne. Mes yeux se ferment doucement. Je vais partir. Je suis un arbre. Je ne pense plus à rien. Je ne sais plus rien. Qu’importe. Tout est vain. Tout est inutile. Tout est éphémère. Tout sauf l’incontestable puissance de l’essence de la nature.
Je pars. Et avant de sombrer, avant que mes yeux ne se ferment à jamais, je remarque une chose curieuse sur le tronc des autres arbres qui m’entourent. Une chose qui me donne assez de force pour froncer les yeux une dernière fois avant de disparaitre. Ils ont tous un visage.
