Moth

•octobre 8, 2009 • Laisser un commentaire

Là. Enfin tranquille.

Des soirées comme celle ci sont épuisantes. Ciné cher, soirée Wii, sorties dans des bars branchés, trucs de jeunes friqués. Jamais de satisfaction au final, on effleure même plus un début de béatitude. On reste juste totalement lobotomisés par la profusion de plaisirs superficiels à portée de main qui nous englue dans cet état végétatif à s’en jeter par la fenêtre. Ça me déprime.

Je commence déjà à perdre des bribes de la soirée qui vient de s’écouler. Avec qui je suis sorti. Qui ai-je embrassé. Combien de fois j’ai payé du superficiel en bouteille, en barre ou en poudre, sans regarder le prix.

Il est très tard. J’arrive chez moi, la maison est vide, je balance mon sac par terre. Zut, il y a mon laptop à l’intérieur. Pas grave, j’en rachèterai un autre. Plus beau. Je branche mon iPod sur mon autre PC pour le recharger, j’en fait de même pour mon téléphone portable-ordi de poche-appareil photo-micro-onde-centrale nucléaire. Toute ma famille est absente, je vais avoir la maison pour moi durant quelques jours.

En rentrant dans ma chambre, la lumière s’allume toute seule, détectant ma présence, ce qui a pour effet d’éblouir très désagréablement mes yeux camés. Je l’éteins avec la télécommande. Je m’affale sur mon lit. Le frémissement des ailes d’un papillon de nuit passant au dessus de ma tête me berce, et je fais alors une chute vertigineuse dans un sommeil plus que salvateur.

Mes paupières boueuses s’entre-ouvrent. Déjà le matin on dirait. Pourquoi j’émerge alors ? Je regarde mon réveil : 9h17. Il est définitivement trop tôt, qu’est ce qui me prend d’ouvrir les yeux à cette heure ci ? Je les referme et me retourne violemment dans mon lit, ce qui me fait sentir un vive douleur dans le dos. Je sens quelque chose le long de ma colonne vertébrale. Je passe vaguement ma main dessus. J’ai du me démettre quelque chose. Bordel, qu’est ce que j’ai fait hier soir. Je me suis encore explosé la colonne en faisant le con, surement.

Je retourne donc à ce que j’avais initialement prévu : fermer les yeux. Activité hautement précieuse.

Je tombe à nouveau avant de rebondir et me trouver encore une fois projeté vers l’état de réveil. 9h21. Rien à faire, le sommeil m’abandonne. Et les douleurs dans mon dos se font de plus en plus présentes. Comme si mes omoplates s’écartaient lentement et voulaient sortir de mon dos en perçant la peau. Je cherche une nouvelle fois à passer ma main dans mon dos et sur mes épaules, mais le mouvement devient pire que désagréable et j’y renonce.

J’ai vraiment dû me prendre une cuite monumentale, d’abord, et un trottoir ensuite. Ou bien les deux, plus ou moins simultanément.

Je fixe le plafond quelque secondes avant de me résoudre définitivement : le sommeil ne reviendra pas. Je me lève, non sans mal, la position couché devenant insoutenable. Me voilà courbé, marchant comme un vieux, avec l’impression d’avoir un sac aussi lourd que mon propre poids sur les épaules.

Je me dirige vers la cuisine en trainant ce qui me sert de pieds. Je croise dans le couloir un papillon de nuit qui se met à me tourner autour, semblant être attiré par ma douleur comme il le serait par une lumière dans le noir. J’agite ma main en l’air pour le dégager et alors mon mal de dos se fait plus violent. Comme si tout mes os devenaient pointus et tranchants, et découpaient ma peau de l’intérieur. Je prends une grande inspiration et recommence ma marche cadavérique vers la cuisine high-tech nouvellement achetée par mes parents.

Je prends mon traditionnel petit-dej, céréales et grand verre de jus d’orange aromatisé aux colorants. Un plaisir évanouis pour mes papilles blasées, mais un remplissage temporaire du creux dans mon estomac. Sauf que ce matin, ce petit-dej ne me donne pas la satisfaction habituelle. C’est même l’inverse : il me donne envie de gerber. Je sors de la cuisine, et je traine les pieds rapidement vers la salle de bain. Chacun de mes mouvements est terriblement difficile à effectuer.

J’arrive dans la salle de bain. Deux papillons de nuit sont posés sur le rebord du lavabo. Je les dégage d’un coup de main. Ma position déjà courbée me permet de ne pas avoir à me pencher sur le lavabo pour mettre la tête sous le filet d’eau du robinet. J’inonde mon visage dans l’espoir que cela me fasse aller mieux. Je respire. Je relève la tête au niveau du miroir et là, le plus violent des soubresauts m’assaille à la vue de mon reflet.

Devant moi s’étend mon image blafarde, comme prête à s’évaporer d’effroi, et derrière moi se tiennent deux immenses excroissances noirâtres. Comme deux grosses branches d’arbre mort poussant dans mon dos, sortant de mes omoplates, semblables aux bois d’un cerf.

Vision d’horreur, panique, respiration saccadée. Je sens leur poids qui tire mes épaules vers le bas, leur racines s’insinuant en moi, leurs extrémités qui continuent de pousser. Le choc de cette vision et l’envie de m’évanouir vidant alors mes jambes de leur force, je m’écroule sur le sol carrelé de la salle de bain. Sous le choc de la chute, une des branches accrochées à mon dos se casse, et je ressens alors la pire douleur qui soit. Vive. Profonde. Comme si d’un coup sec on m’arrachait un bras. Quelque chose de piquant, de brûlant, une incroyable impression de me faire déchirer comme une vulgaire feuille de papier. Le hurlement que je me mets alors à pousser vient du plus profond des mes entrailles. Comme si des millions de voix hurlaient aussi à travers la mienne.

Je reste là, allongé sur le sol. Et déjà je sens que ça tire, derrière. La branche repousse. J’essaye de m’évanouir, mais je n’y arrive pas. Mon corps ne veut plus connaitre le sommeil ou la perte de connaissance. Il m’oblige à rester conscient pour subir cette douleur atroce. Et la migraine tout aussi atroce qui arrive.

Je me relève. Je reste pétrifié à nouveau face à ce que je vois dans le miroir. Ces deux branches à la beauté morbide et angoissante continuent de grandir dans mon dos. Je reste quelques secondes, puis quelques minutes à les contempler. Qu’est ce qui m’arrive. Est-ce que je suis encore en train de rêver, finalement ? Suis-je en plein bad trip ? Tout ceci semble vraiment réel. Et la profonde et nauséeuse angoisse qui m’envahit remplace alors la douleur. L’angoisse macabre d’être l’hôte d’une chose surnaturelle qui vit dans mon corps et semble s’en nourrir, l’angoisse macabre d’avoir la sincère impression de ne pas rêver. Non. Je ne dors pas. C’est bien réel. Soudain, comme une vague venant de nul part, la panique renait.

J’agrippe violemment ces deux immenses choses derrière moi et tire dessus de toutes mes forces, en hurlant, en pleurant, en vomissant ma migraine. A chaque fois que j’arrive à casser un morceau de branche, cette monstrueuse douleur se fait plus hargneuse, et j’ai l’impression de vraiment m’arracher un membre. Je saigne. Une magnifique sève ambrée ruissèle des moignons végétaux que je laisse dans mon dos. Je m’acharne, j’arrache, je casse, j’ignore dans ma rage la douleur permanente que cela me procure.

Épuisé, après avoir couvert le sol de branchages, je me redresse et regarde dans le miroir, désespéré, l’inéluctable repousse des branches dans mon dos. Elle reviennent, plus grandes, plus grosses et plus belles que tout à l’heure. A présent, en hauteur, elle dépasse ma tête d’une dizaine de centimètres. Et je peux voir les papillons de nuit, maintenant au nombre de cinq, voleter entre les branches. Mes yeux alourdis d’énormes cernes noires me regardent avec méfiance, comme si ce n’était pas moi.

Que faire ? Qui appeler ? Qui aller voir ?

Je me sens seul.

Je dois sortir, trouver de l’aide. Je me dirige vers une pile de vêtement avant de me rendre compte que je ne pourrais enfiler ni t-shirt ni chemise avec ça dans le dos. Je ne peux pas sortir torse nu.

J’attrape alors une immense serviette dont je me sers pour couvrir mes branches, une autre pour enrouler autour de mon torse. Je ne ressemble à rien. Habillé de serviettes avec une forme plus qu’étrange sous l’une d’entre elles, dans mon dos.

Je sors.

Dans la rue, les gens me regardent bien évidement d’un œil inquiet. Je ne leur en veux pas, à leur place je pense même que je me mettrais à rire. Mais là, je n’ai pas envie de rire. Je ne me sens plus rien. Même pas un être humain. Même pas un fantôme. Je me mets à courir dans la rue. Derrière moi essayent de me suivre une nuée de papillons de nuit.

Premier reflex : filer chez mon meilleur amis. Il est comme un frère, pour moi, je l’adore. Je trouverais refuge chez lui. Peut-être. Je cours à toute vitesse. Puis, petit à petit, je ralentis.

Mon visage offre à présent une moue de dégout. Je me bloque. Je m’arrête de penser pendant quelque secondes. Je ne sais pas très bien si j’ai envie de voir quelqu’un, finalement. Je fais de nouveau quelque pas en avant, puis je m’arrête encore. Comme si les branches distillaient soudain en moi une impression que tout est vain, et une envie de ne rien partager avec des homo sapiens, de ne pas les voir, ne pas les entendre. Un sentiment violent et inattendu alors qu’au contraire, je ressentais un besoin d’aide de la part de quelqu’un. Cette drogue s’insinue rapidement dans mes veines, peut-être qu’à présent c’est n’est plus du sang qui coule à l’intérieur, mais cette superbe sève ambrée au parfum sucré. Le puissant sentiment de n’être rien me ronge. La présence d’être humains autour de moi m’horripile, et j’ai soudain envie de les fuir. Je veux fuir tout ce qu’ils ont touché, construit, tout ce qui leur appartient.

Je n’ai plus mal au dos.

Je suis toujours planté là, au milieu de la rue et des passants qui voient qu’une étrange chose vit derrière moi, sous cette serviette qui ne sera bientôt plus assez grande pour cacher les branches toujours grandissantes.

Non, je n’irais pas chez cet avorton de “meilleur ami”. Je ne veux voir personne.

Je me remets à courir vers n’importe où en fermant les yeux et en me demandant où je voudrais vraiment être.

Une brise me caresse alors le visage, portant avec elle une douce odeur d’écorce.

Les arbres. J’ai envie d’être avec eux.

Je cours plus vite. De plus en plus vite. A tel point que les serviettes qui couvraient jusque là mon corps se détachent et s’envolent, laissant alors apparaitre mon fardeau aux yeux de tous. Certaines personnes se mettent à hurler en voyant ses choses grandir, d’autres m’interpellent. Je les ignore. Je veux fuir. Je suis cette odeur d’arbres, d’écorce, de sève et de terre. Je cours sans m’arrêter pendant des kilomètres avant d’apercevoir derrière des toits, la cime des arbres d’une forêt adjacente à cette énorme et dégoutante cité.

Je cours encore, bousculant tout le monde sur mon passage, attiré comme un aimant par le chant des feuilles et du vent.

J’entre dans la forêt et la forte présence d’absence d’humains me soulage. Mais il y en a encore qui rodent par ici, qui promènent leurs immondes cabots, font leur footing débile. Je ne veux plus qu’ils me voient. J’ai peur. De tout. De eux mais aussi de la nature dans laquelle je m’enfonce.

Pourtant, je choisis la nature. Par instinct. Celui qui me dit que, de deux ennemis, il faut choisir le moindre. Je ne sais pas si cette phrase à réellement une signification mais je m’en fous, je suis déjà en train de me fondre dans les broussailles. Même si la douleur a disparu depuis longtemps, le poids de mes branches m’empêche de plus en plus de me mouvoir correctement, et à mesure que le bois dans lequel j’avance devient plus épais, mes appendices végétaux se prennent dans les autres branches, celles des vrais arbres, et bientôt je ne peux plus avancer.

Au dessus de moi, des centaines, des milliers de papillons de nuits exécutent un étrange ballet

Mes branches se sont mises à pousser encore plus vite et se sont maintenant emmêlées dans celles de la forêt. Mon corps lui même répond de moins en moins, comme si toute ma peau devenait écorce, que ma chaire devenait bois. Ma course est finie. Un rocher providentiel se tient là, par terre, et j’en profite pour, dans un dernier effort, m’assoir dessus.

Le dos courbé, offrant mes branches au ciel obscur de ce bois, j’attends. Toute ma peau est devenue marron foncé. Je ne peux plus bouger mes jambes, et mes orteils se sont transformés en racines qui partent s’enfoncer à une très grande profondeur dans cette terre humide. Mes bras aussi, posés sur mes jambes, ne bougent plus. Tout mon corps est à présent de bois, et c’est au tour de ma tête de commencer à se faire lourde. Je sens la forte Nature me posséder entièrement et m’attirer dans un sommeil de chêne. Mes yeux se ferment doucement. Je vais partir. Je suis un arbre. Je ne pense plus à rien. Je ne sais plus rien. Qu’importe. Tout est vain. Tout est inutile. Tout est éphémère. Tout sauf l’incontestable puissance de l’essence de la nature.

Je pars. Et avant de sombrer, avant que mes yeux ne se ferment à jamais, je remarque une chose curieuse sur le tronc des autres arbres qui m’entourent. Une chose qui me donne assez de force pour froncer les yeux une dernière fois avant de disparaitre. Ils ont tous un visage.

Le Baron

•septembre 23, 2009 • Laisser un commentaire

Seul, de nuit, dans une rue ocre et poussiéreuse qui transpire. Il commence à pleuvoir de la chaire de poisson sur mon impair. J’ouvre ma main vers le ciel. Je goûte. Ouais, c’est bien une infecte bouillie de poisson. Et il pleut de plus en plus fort. Comme si ça ne puait pas assez comme ça, ici. Bon, je m’abrite sous un porche, je m’allume une clope rousse et je contemple cette rue vide qui transpire. Une ambiance particulièrement familière pour un vieux détective comme moi. Je réunis tout les clichés : l’impair, le chapeau, les cicatrices, la mauvaise humeur, l’esprit pervers parfois. J’aime pas cette ville, et je déteste d’avance ce quartier de ploucs où on m’a envoyé pour mon enquête. Puis qu’est ce que l’air est lourd ici, sous la lumière jaune des lampadaires rouillés.

Un type porté disparu. Assez important comme type, il me semble. Enlevé par un gang local, très probablement. Et moi, je dois le retrouver. On me paye assez cher pour ça. Je pourrais sans doute m’avoir une jolie petite maison avec le pactole, si je retrouve le gars.

Je contemple le caniveau. On ne s’attarde jamais à regarder les caniveaux, et pourtant, c’est incroyable tout ce qu’ils peuvent raconter. Plus ils sont crades, plus ils sont bavards. Et celui ci est particulièrement crade. J’aime. Je crache dessus. Aujourd’hui, il y a eu du poulet au menu, dans un des resto du coin. Des os de poulet, sûrement ramenés ici par des chiens, flottent sur un ruisseau de vin. Du vin, oui, dans le caniveau. Une caisse a du être cassée directement, c’est trop clair pour être du vin vomi. Des employés maladroits, peut-être perturbés par la présence des chiens, qui sont sans doute en train de se faire virer pour avoir cassé des bouteilles d’un pauvre jus de raisin. Je pourrais postuler pour un brevet de caniveaumancie, si ça existait, je reconstitue toute la soirée d’un quartier. Il y a aussi des épluchures de fruits, une paire de gants, une dent… Une dent ?

Je me baisse et ramasse ce curieux indice qui m’a, sans que je sache pourquoi, plus attiré que les autres. Une belle molaire, entière, avec la racine, le tout intact et à peine maculée de sang. Elle n’a pas pu être éjectée d’une bouche lors d’une simple bagarre, non, elle a clairement été arrachée avec un outil. Sans anesthésie, sûrement. Il y a par contre beaucoup de sang par terre, toute une traînée sur le trottoir, forcément provenant du même endroit que la dent. La traînée file vers une ruelle sombre. Je la suis. En sortant de sous le porche, je me prends une nouvelle saucée de pluie de chaire de poisson. Jamais son odeur ne partira de mon impair, désormais, c’est foutu. La poisse. J’entre dans la ruelle qui s’annonce sans aucun complexe être une voie sans issue. Ce n’est pas mon problème, j’ai un ruisseau de sang à suivre.

Marcher sur le sol de cet endroit, c’est traîner sur de la moiteur solidifiée, un régal.

La traînée de sang me mène sous une poubelle pleine de viande avariée. Deux dents m’attendent là dessous. Mignon, ce genre de chasse aux oeufs de pâques.

Qu’est ce qu’il fait lourd ici, je sue comme un mammouth dans une soufflerie de verre sous cet impair. Et je pue comme un maquereau dans une boite de sardine. Rien à redire, je suis dans le personnage, je peux passer inaperçu dans cet endroit pourri.

D’habitude, je prends mon pied à forcer les voies sans issues, mais celle ci est trop crade pour que je la fouille. Je fais demi-tour et retourne dans la rue du caniveau bavard. J’ai trois dents dans ma poche, et je compte bien trouver les autres. S’il y en a. Mais j’ai le pressentiment que oui.

Quelques passants traînent sur ce trottoir dégeu, sous leur parapluie. Des couples, des bandes. Ici, des gens ayant fêté un mariage, là, d’autre ayant arrosé une rupture. Un malheureux, dans un coin, subissant une rupture. Un autre malheureux, plus loin, bourré, expérimentant un autre genre de rupture. Pas envie de leur parler, mais il faut bien. Pour l’enquête.

Mes trois dents dans la main, je vais vers un couple pas trop sale. La fille sent désagréablement bon et le type la tient fermement par la taille comme s’il avait perdu sa laisse.

Je leur demande s’ils ont vu ou entendu un type fringué comme un riche se faire tabasser et/ou enlevé, aujourd’hui. Les deux me regardent avec dégoût et s’éloigne un peu. Quoi, je pue tant que ça ? Je pensais qu’avec l’odeur de base de cette rue et la pluie de poisson, on me sentirait pas. Enfin ça les empêche pas de me répondre. Je sors mon badge : “Police. Je répète, est-ce que vous avez vu ou entendu parlé d’un type d’obédience bourge qui aurait eu des problèmes aujourd’hui ? Et accessoirement, avez-vous trouvé des dents, par terre ?”

Idem. Les deux reculent et me regardent comme si des étrons sortaient de ma bouche quand je leur parlais. “Vous pourriez répondre, bordel”, que je leur dis. Ils se regardent et froncent les sourcils comme si je leur parlais chinois. Je suis tombé sur des touristes étrangers ? Les deux macaques s’en vont en continuant de me regarder comme si j’avais une tronche de brandade de morue. Ce qui est le cas, après tout, vu la pluie de chaire de poisson que je me prends sur la tête depuis tout à l’heure. Même si mon chapeau me protège le dessus du crane, j’ai quand même le visage arrosé.

De l’autre coté de la rue j’aperçois deux autre amoureux, chacun ayant une tranche de steak cru dans la main et mordant dedans à pleines dents en se regardant amoureusement. Je suis vraiment tombé dans un endroit bizarre.

J e continue ma route en reposant mes questions aux passants. A chaque fois le même scénario. On me regarde salement, on me lance des “hein ?!” comme si je m’exprimais comme un demeuré, et on me fuit. Je ne comprends plus rien et commence à me demander si les gens dans ce quartier parlent la même langue que moi. Pourtant je connais cette ville, et le taxi qui m’a emmené ici me comprenait très bien. Bizarre. Etrange. Des mots qui d’ailleurs ne suffisent plus pour qualifier ce que je n’arrête pas de voir : ces couples, ces passants, tous avec une tranche de viande rouge crue dans la main et la dégustant copieusement.

La pluie se calme enfin. Mon regard tombe sur une bouche d’égout à coté de laquelle attendent trois nouvelles dents. Je les ramasse, heureux de revoir enfin des formes amicales. Je les mets dans ma poche et cherche au sol s’il n’y a pas une traînée de sang qui les accompagne. Il y en a effectivement une légère qui remonte la rue. Je la suis. Les passants me regardent avec leur air dédaigneux. Je les emmerde. Il fait de plus en plus lourd dans cette rue et les lampadaires semblent fondre. Arrivé en haut de la rue, les traces de sang bifurquent sur la gauche et redescendent une nouvelle rue. En tout point identique à la précédente. A un point presque déstabilisant. Les mêmes enseignes, les mêmes affiches déchirées sur le mur, la même odeur. Alors que je la regarde de haut et qu’une pluie fine revient, un nouveau petit cadeau s’étale à mes pieds. Quatre nouvelles dents. Je suis sur la bonne piste, c’est sur. Je les ramasse et descends la nouvelle rue.

Il fait soif. J’entre dans un bar ou pleins de types sombres s’accoudent à un bar aussi crade et moite que tout le reste dans ce quartier. Ca pue l’eau ici. J’en demande un verre d’ailleurs, un bon verre d’eau minérale, j’ai pas d’argent donc pas de quoi me ruiner à boire autre chose. Le serveur semble ne pas comprendre ce que je veux, comme tout le monde ici. Il me lance un “hey, répète, mec, tu veux quoi ?”. D’accord, donc ils parlent bien la même langue que moi ici. Ils sont juste totalement idiots ou quoi ? Je lui redemande un verre d’eau. Le type ne comprend toujours pas. Je lui sors “c’est une blague ou quoi ?! De l’eau, crétin, DE L’EAU”, et je lui montre le robinet. Il comprend enfin et me donne mon verre. Imbécile, va. Je bois d’une traite et constate avec bonheur que cette eau a un franc goût de whisky. Ca va mieux. Je lance un dernier regard noir au serveur et je sors. Ils parlent la même langue que moi mais se foutent de ma gueule en faisant semblant de ne pas me comprendre. Ils se sont passé le mot ? Le quartier entier serait-il sous la juridiction du gang que je poursuis ? Ils savent alors que je suis ici et ont ordonné à tous les habitants de m’ignorer.. Un peu énorme comme scénario, mais ils sont bien capables de tout.

En sortant du bar, je me cogne à quelqu’un. Je lève le nez et reconnais un ancien partenaire. Jolie surprise. Je lui demande ce qu’il fout là, il me renvoi la question et on commence à discuter. Lui aussi mène une enquête dans le coin, sauf que c’est une femme qu’il cherche. Plutôt du genre à s’être faite tuer par son mari et jetée dans l’eau noire du port. Il me parle de ses impressions sur l’endroit et on s’accorde pour dire que tout est bizarre ici. Je lui parle des passants qui bouffent de la viande crue, et lui me rétorque qu’il a vu des chiens pisser du duvet. Du vrai duvet d’oisillons, de jolies plumes jaunes qui forment un tapis moelleux. Même pour des vieux qui ont tout vu, comme nous, être ici est extrêmement flippant. Je lui demande au passage s’il n’a pas aperçu des dents, sur le trottoir. Mon histoire de dents le fait bien marrer, et il me répond que non. Après quelques minutes de discussion, on se quitte et je reprends ma route. La bouillie de poisson recommence à pleuvoir assez fort. Saloperie. Sur toute la rue, je trouve à différents endroits quelques petits tas de dents. L’autre les avait zappé, il n’y a que moi qui les voit ou quoi ? Je vais finir par pouvoir reconstituer toute la dentition du pauvre type. Les passants s’étonnent de me voir émerveillé comme un enfant en ramassant des molaires comme des champignons. Peut-être enfin une réaction normale de leur part.

Vingt et une. J’ai maintenant vingt et une dents. Je demande une dernière fois, désespérément, à une bande de jeune passant à coté de moi, s’ils n’ont rien vu d’inhabituel dans le coin aujourd’hui. Rien de nouveau : ils font la moue, et ne comprennent rien à ce que je leur raconte. Ceux-ci ponctuent même par une belle insulte. Sales ados, je vous éclaterais bien tous vos boutons d’un coup avec une bonne claque dans la gueule. Bon, j’ai encore une traînée de sang à suivre, moi. Je quitte cette rue pour entrer dans une nouvelle, toujours identique. La lumière jaune des lampadaires rouillés devient trop fade pour que me permettre de bien foutre le nez sur le trottoir et continuer ma recherche. Je continue quand même. Sur le trottoir d’en face, j’aperçois ce que me décrivait mon ami tout à l’heure : un chien errant, un sale bâtard, présentant négligemment une de ses pattes arrière à un mur et pissant des litres de douillettes petites plumes jaunes. Honnêtement, j’ai peur. Où est-ce que je suis, sans déconner ?

Dans une rue qui rouille.

Au marché des dents, les flics poisseux sont rois. Mon impair dégouline de cette de chaire de poisson qui pleut sans cesse. On peut dire que j’en aurais bouffé. Une dent de plus. Puis trois. Puis une à nouveau. Mon enquête finit par ne plus m’intéresser, tout ce qui me plait, c’est ramasser les dents arrachées d’un pauvre type que je ne connais pas. Cet enfoiré en a de belles. Pas une seule dent n’est cariée, aucune ne porte de couronne. A part une. Très légère et dorée, presque sertie de joyaux. Le baron des édentés.

Tout en contemplant ces petits trophées, je marmonne une vielle chanson paillarde qui me passe par la tête, et qui vient comme un drap de soie sur tout ce merdier. Un cauchemar, ce quartier.

Cette rue semble plus longue que les autres. Elle devient même, à vrai dire, interminable. Je marche encore pendant de longues minutes. Les traces de sang commencent à disparaître, et je m’inquiète car aucune nouvelle dent ne vient trouver sa place dans ma poche. Je m’arrête un peu. Je regarde autour de moi. Des milliers de petites plumes jaunes jonchent le sol, tachées par la chaire de poisson tombant du ciel et les rivières de vin du caniveau. Un charmant tableau plein de nuances de jaune, ocre et marron. Si j’étais artiste, je m’arrêterai ici pour peindre cette scène. Je ne suis pas artiste. Par contre, je sais compter, et je m’aperçois que j’ai maintenant dans ma poche une trentaine de dents. Je recompte. Oui, c’est bon, c’est reconstitué la dentition du type. Je n’en trouverais plus. Et les traces de sang s’arrêtent. Merde, la piste était pourtant sympa. Tout ça pour ça. Tout à recommencer alors ?

J’ai faim, maintenant.

Au moment ou mon estomac gargouille, j’aperçois, posé sur un muret, un sandwich à peine entamé. Je le prends, le renifle. Il a du être posé ici il y a peu. Je m’en fiche de qui à mordu dedans avant moi, j’ai vraiment super faim. Et puis avec tout ce que j’ai fait de crade dans ma vie, c’est pas manger un sandwich qui traîne dans une rue qui va me tuer. Je mords dedans.

Le temps s’arrête.

Je mords de nouveau, franchement, dans le sandwich.

Quelque chose cloche. Je n’arrive pas à mordre dedans. Je m’acharne, pourtant, mais rien n’y fait, j’ai la désagréable sensation d’essayer de décapsuler une bière avec une tétine de biberon. Impossible d’arracher une bouchée. Un vide m’envahit soudain. Plus poisseux, plus sale que tout ce qui traîne dans ce quartier. Une angoisse dévastatrice.

Je lâche le sandwich et mets ma main dans ma bouche. Je touche mes gencives, tout l’intérieure de ma bouche. Plus rien. Que du mou, là dedans. Ma langue voyage de mon palais vers mes lèvres. Plus rien de coupant. Plus rien. Une bouche vide. Plus une seule dent.

J e plonge ma main dans ma poche et en sors celles que je trouve par terre depuis tout à l’heure. Je les fixe pendant de très longues secondes. Je me mets en trembler comme une tafiole.

Je tombe alors à genou sur le trottoir, lâchant tous mes petits trophées qui s’écrasent au sol. Je regarde le ciel. Puis, après avoir lancé quelques jurons incompréhensibles, je m’écroule sur un lit de plumes jaunes pisse et je me mets à pleurer un torrent de larme d’un vin bon marché.

82 futurs proches

•septembre 23, 2009 • Laisser un commentaire

1. Me réveiller.

2. Constater l’heure tardive mais pas trop.

3. Me rendormir.

4. Me réveiller de nouveau.

5. Constater l’heure plus que tardive.

6. Me lever en vitesse en maudissant l’enclume qui me sert de cerveau.

7. Essayer de me souvenir des détails du rêve sanglant et effrayant que je viens de faire.

8. Décider de finalement l’oublier, pour mon intégrité mentale.

9. Préparer mon petit dej (en prenant mon temps).

10. Manger mon petit dej (en prenant mon temps).

11. Consulter mes mails (en prenant mon temps).

12. Mettre ma veste et sortir de mon apart, en vitesse (n’ayant plus tellement le temps).

13. Descendre les escaliers, toujours en vitesse.

14. Saluer la charmante voisine que je croise dans les escaliers.

15. Manquer de tomber.

16. Continuer de descendre en me retournant pour constater avec fierté que je me suis diablement bien rattrapé.

17. Tomber réellement, cette fois.

18. Me relever avec une bosse et beaucoup de honte.

19. Sortir de l’immeuble avec une bosse, une migraine et beaucoup de honte.

20. Remonter la rue en me demandant pourquoi je suis sorti de chez moi.

21. Recevoir un texto.

22. Lire le texto de ma petite-amie.

23. Me souvenir pourquoi je suis sorti de chez moi.

24. Prendre un bus bondé pour aller la rejoindre en centre-ville.

25. Souffrir dans ce bus.

26. Etouffer, dans ce même bus.

27. Manquer de vomir à cause de l’odeur très forte de sueur humaine, dans ce même bus.

28. En pleurer.

29. Prier, très fort.

30. Constater qu’on arrive au premier arrêt de bus.

31. Encore 15.

32. Fermer les yeux.

33. Mourir 15 fois.

34. Ressusciter 15 fois en sortant du bus.

35. Trouver un porte-feuille par terre.

36. L’ouvrir et constater qu’il contient, à vue de nez, au minimum, 500€ en billets.

37. Décider de les garder pour moi.

38. Dire un mot très vulgaire à ma conscience.

39. Descendre cette nouvelle rue avec une bosse sur la tête, une migraine, beaucoup de honte et 500€.

40. S’arrêter chez une fleuriste afin de dépenser une infime partie des 500€ dans un bouquet de fleurs pour ma petite amie.

41. Me faire draguer par la fleuriste.

42. Lui sourire.

43. Lui sourire encore.

44. Payer le bouquet et sortir.

45. Voir un jeune garçon se faire agresser par plus bronzé que lui, dans un coin de rue.

46. Se dire que c’est terriblement cliché.

47. Voler au secours du jeune garçon car après tout, les agresseurs sont au nombre très limité de un.

48. Esquiver quelques coups mais finalement réussir à faire déguerpir le délinquant, au prix de mon bouquet.

49. Me faire remercier.

50. Reprendre ma route sans bouquet et avec une bosse, une migraine, et beaucoup de fierté.

51. Apercevoir ma bien-aimée de l’autre coté de la rue, ayant assistée à la scène.

52. Se faire appeler “mon héros”

53. Prendre un café avec elle.

54. Parler de notre future installation ensemble.

55. Voir tout plein de jolies couleurs partout autour.

56. Devoir partir pour cause rendez-vous chez le kiné.

57. Soudain se souvenir que, ah oui, c’est vrai, elle me fait mal cette jambe.

58. Repasser devant l’arrêt de bus et y voir un vieil homme barbu et à l’air désespéré cherchant quelque chose par terre, probablement son porte-feuille.

59. S’arrêter quelques secondes.

60. Continuer ma route.

61. S’arrêter de nouveau et se retourner.

62. Continuer ma route.

63. Sourire et dire un mot vraiment très vulgaire à ma conscience.

64. Repenser à mon amoureuse, comme on est beau, comme on est bien tous les deux.

65. Ignorer un non-voyant demandant aux passants de l’aider à traverser la route.

66. Bousculer sans la voir une jolie jeune fille qui, du même coup, renverse ses courses sur le trottoir.

67. L’aider à ramasser.

68. Lui sourire.

69. Continuer ma route.

70. Retrouver, en mettant ma main dans ma poche, le numéro de téléphone personnel de la fleuriste.

71. Ne plus avoir de conscience.

72. Se dire que 50€ c’est quand même excessif pour un bouquet de fleurs.

73. Arriver chez le kiné.

74. Entrer.

75. Attendre.

76. Se faire massacrer médicalement.

77. Payer.

78. Se dire que cette séance de kiné coûte moins cher qu’un bouquet de fleurs.

79. Sortir et apercevoir dans la rue soudain déserte, le délinquant de tout à l’heure, légèrement moins seul.

80. Marcher vite mais me faire rattraper par la bande de délinquant.

81. Me faire agresser, tabasser, cracher du sang, recevoir des coups de couteaux, saigner à flots, recevoir des coups de pieds, être balancé plusieurs fois sur l’asphalte, avoir ma veste déchirée en lambeaux, recevoir de nouveaux coups de couteaux, me couvrir de bosses à en oublier ma migraine et ma fierté avant d’être laissé agonisant au milieu de la rue toujours déserte.

82. Apercevoir alors le porte feuille, tombé de ma veste, glisser dans les égouts.

83. Décider de finalement ne pas me lever ce matin.

 
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